{"id":74,"date":"2005-09-14T12:26:01","date_gmt":"2005-09-14T10:26:01","guid":{"rendered":"?p=74"},"modified":"2005-11-05T12:10:22","modified_gmt":"2005-11-05T10:10:22","slug":"claire-levy-vroelant-dans-le-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/?p=74","title":{"rendered":"Claire L\u00e9vy-Vroelant dans <em>Le Monde<\/em>"},"content":{"rendered":"<p>Le quotidien <em>Le Monde<\/em> publie aujourd&rsquo;hui un \u00e9ditorial de <a href=\"?page_id=12\">Claire L\u00e9vy-Vroelant<\/a>, professeure de sociologie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris 8 (Vincennes &#8211; Saint-Denis).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/web\/article\/0,1-0,36-688520,0.html\">Logement social : une crise de l&rsquo;Etat de droit<\/a>, par <a href=\"?page_id=12\">Claire L\u00e9vy-Vroelant<\/a><br \/>\nLE MONDE | 13.09.05 | 13h23  \u2022  Mis \u00e0 jour le 13.09.05 | 13h23<br \/>\nPoint de vue<\/p>\n<p>Les r\u00e9centes catastrophes survenues dans les h\u00f4tels parisiens provoquent une irr\u00e9pressible impression de d\u00e9j\u00e0-vu. Ces drames s&rsquo;inscrivent dans une longue s\u00e9rie, dont les victimes sont presque toujours des \u00e9trangers ou des Fran\u00e7ais issus depuis peu de l&rsquo;immigration.<br \/>\nSouvenons-nous de l&rsquo;incendie, le 25 ao\u00fbt 1989, \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel Royal, \u00e0 Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) : huit personnes y avaient trouv\u00e9 la mort. Il fut suivi par la cr\u00e9ation de r\u00e9sidences sociales, sous l&rsquo;impulsion de Louis Besson, mais pauvres et immigr\u00e9s log\u00e9s dans l&rsquo;habitat pr\u00e9caire ont continu\u00e9 \u00e0 voir leurs conditions de vie s&rsquo;aggraver. Que l&rsquo;on relise les articles de l&rsquo;\u00e9poque : \u00e0 quelques chiffres et termes pr\u00e8s, les constats sont aujourd&rsquo;hui, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, les m\u00eames.<\/p>\n<p>Faut-il conclure \u00e0 la fatalit\u00e9 du \u00ab\u00a0mal-logement\u00a0\u00bb, monstre auquel sont r\u00e9guli\u00e8rement sacrifi\u00e9es des vies innocentes, particuli\u00e8rement d&rsquo;enfants et de gens de couleur ? Pourtant, les contextes et les acteurs changent. Vers 1930, les garnis et h\u00f4tels de la capitale logeaient 11 % de la population parisienne. A l&rsquo;\u00e9poque et jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1960, l&rsquo;arriv\u00e9e en ville passait par un h\u00e9bergement plus ou moins durable mais jamais d\u00e9finitif, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel ou en meubl\u00e9. La diff\u00e9rence avec le logement ordinaire n&rsquo;\u00e9tait alors pas flagrante. Lois et r\u00e8glements \u00e9taient interpr\u00e9t\u00e9s dans un esprit de large tol\u00e9rance par les inspecteurs. Les consignes officielles y invitaient de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e (en cela rien n&rsquo;a chang\u00e9). On vivait en garni ou \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, mal n\u00e9cessaire mais porte d&rsquo;entr\u00e9e, en attendant mieux.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement d\u00e9mographique de la capitale \u00e9tait alors rapide. Les migrants de l&rsquo;int\u00e9rieur (puis de l&rsquo;\u00e9tranger) devaient y trouver leur place. Ce n&rsquo;est plus le cas depuis plusieurs d\u00e9cennies. Ce qui reste du secteur  environ 900 h\u00f4tels, contre plus de 20 000 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 !  constitue \u00e0 pr\u00e9sent la r\u00e9sidence des exclus du logement ordinaire, sans espoir d&rsquo;en sortir pour la plupart. De tremplin, l&rsquo;h\u00f4tel \u00ad insalubre ou pas  est devenu cul-de-sac.<\/p>\n<p>La composition de leur population s&rsquo;est fortement modifi\u00e9e. Essentiellement constitu\u00e9e dans les deux d\u00e9cennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale de jeunes ouvriers (et de familles, en nombre limit\u00e9), elle compte de plus en plus d&rsquo;immigr\u00e9s \u00e2g\u00e9s et de familles originaires d&rsquo;Afrique subsaharienne. De l&rsquo;H\u00f4tel du Nord et ses semblables ne reste que le souvenir cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p>En c\u00e9dant leurs immeubles \u00e0 des marchands de biens, les propri\u00e9taires renoncent \u00e0 une source de revenus m\u00e9diocre et \u00e9chappent \u00e0 de co\u00fbteux travaux. Les h\u00f4tels tombent dans le parc priv\u00e9 et sont perdus comme logement des plus d\u00e9munis. Les profits sp\u00e9culatifs qui r\u00e9sultent de leur rachat par un promoteur priv\u00e9 sont d&rsquo;autant plus \u00e9lev\u00e9s que l&rsquo;immeuble est vide. On comprend mieux, du coup, comment certains propri\u00e9taires sont \u00ab\u00a0amen\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 laisser les locaux se d\u00e9grader sur place, voire \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 des coupures d&rsquo;eau et d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9&#8230; La d\u00e9gradation des h\u00f4tels n&rsquo;est pas uniquement le r\u00e9sultat in\u00e9luctable d&rsquo;une gestion \u00e0 court terme des g\u00e9rants. Elle r\u00e9sulte du march\u00e9 immobilier et d&rsquo;acteurs qui s&rsquo;y positionnent dans un contexte tr\u00e8s lib\u00e9ral.<\/p>\n<p>Les tenanciers, aussi, ont chang\u00e9. De statut purement priv\u00e9 (commercial), l&rsquo;h\u00f4tel s&rsquo;est vu paradoxalement reconna\u00eetre un r\u00f4le social \u00e0 mesure que les pouvoirs publics \u00ab\u00a0d\u00e9couvraient\u00a0\u00bb, pouss\u00e9s par tel ou tel incendie mortel, le \u00ab\u00a0drame de l&rsquo;habitat insalubre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Deux types de r\u00e9ponses ont \u00e9t\u00e9 successivement donn\u00e9s. A partir de la fin des ann\u00e9es 1960, on facilite les expropriations pour cause d&rsquo;utilit\u00e9 publique et on cr\u00e9e une offre de logement sp\u00e9cifique : les foyers. L&rsquo;habitat insalubre, bidonvilles inclus, ainsi \u00ab\u00a0r\u00e9sorb\u00e9\u00a0\u00bb, des lendemains radieux s&rsquo;ouvraient pour tous (ou presque). Neuf millions de logements sont construits de 1954 \u00e0 1975. Avec ses d\u00e9fauts, la production \u00e9tait devenue quantitativement satisfaisante. Ce n&rsquo;est plus le cas, tant s&rsquo;en faut.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me r\u00e9ponse : dans les ann\u00e9es 1980, le logement est entr\u00e9 dans les politiques sociales. Aux objectifs quantitatifs (combien de logements n\u00e9cessaires ?), on a substitu\u00e9 des objectifs qualitatifs : le logement des \u00ab\u00a0personnes d\u00e9favoris\u00e9es\u00a0\u00bb est devenu un programme, qui g\u00e9n\u00e8re l&rsquo;invention de nouveaux \u00ab\u00a0produits logements\u00a0\u00bb, g\u00e9n\u00e9ralement temporaires et de qualit\u00e9 inf\u00e9rieure. L&rsquo;aggravation de la p\u00e9nurie a pouss\u00e9 les pouvoirs publics \u00e0 multiplier les h\u00e9bergements durables et d&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>Tout se passe comme si les politiques avaient renonc\u00e9 \u00e0 offrir des logements \u00e0 des prix correspondant aux possibilit\u00e9s des demandeurs. Ainsi, plus le droit au logement se voyait renforc\u00e9 dans la loi, plus il devenait al\u00e9atoire dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es 1990, l&rsquo;intervention publique, dans ses dispositions l\u00e9gislatives (loi Besson de 1990, loi d&rsquo;orientation pour la ville (LOV) de 1991, loi de lutte contre les exclusions de 1998, loi relative \u00e0 la solidarit\u00e9 et au renouvellement urbains (SRU) de 2000), pose comme priorit\u00e9 non plus la satisfaction de besoins en termes quantitatifs, mais l&rsquo;acc\u00e8s des populations \u00ab\u00a0d\u00e9favoris\u00e9es\u00a0\u00bb \u00e0 un logement \u00ab\u00a0d\u00e9cent\u00a0\u00bb . De garant de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;habitat pour tous, l&rsquo;Etat devient h\u00e9bergeant, d\u00e9l\u00e9guant une partie de ses fonctions aux comp\u00e9tences des associations et au b\u00e9n\u00e9volat.<\/p>\n<p>L&rsquo;ensemble des dispositifs aurait d\u00fb assurer le droit au logement. Il n&rsquo;en est rien. A-t-on pris la mesure du dysfonctionnement qui s&rsquo;exprime dans la formule utilis\u00e9e pour d\u00e9crire le logis des victimes des incendies r\u00e9cents : \u00ab\u00a0h\u00e9bergement de fortune pay\u00e9 par l&rsquo;Etat pour des familles pr\u00e9caires et immigr\u00e9es\u00a0\u00bb ? Une proportion proche des 40 % : telle est la part des chambres d&rsquo;h\u00f4tel \u00ab\u00a0r\u00e9serv\u00e9es\u00a0\u00bb, financ\u00e9es par les pouvoirs publics et leurs relais associatifs, pour loger les \u00ab\u00a0populations incasables\u00a0\u00bb, \u00e0 des prix tr\u00e8s sup\u00e9rieurs au \u00ab\u00a0march\u00e9\u00a0\u00bb et dans des conditions souvent mauvaises.<\/p>\n<p>Par ailleurs, des dizaines de milliers d&rsquo;appartements sont vacants en Ile-de-France. Qu&rsquo;on ne s&rsquo;\u00e9tonne pas, d\u00e8s lors, de la multiplication des squats et logements irr\u00e9guliers, lesquels sont connus et tol\u00e9r\u00e9s, faute de \u00ab\u00a0solution de relogement\u00a0\u00bb, par les services sociaux, les associations et les services pr\u00e9fectoraux.<\/p>\n<p>Le mouvement r\u00e9cent des travailleurs sociaux, en Ile-de-France, montre que la multiplication des solutions pr\u00e9caires et provisoires co\u00fbte non seulement tr\u00e8s cher mais a atteint ses limites. Au passage, il devient difficile de noyer dans l&rsquo;opprobre g\u00e9n\u00e9ral les \u00ab\u00a0marchands de sommeil\u00a0\u00bb, alors qu&rsquo;une bonne part des h\u00f4teliers parisiens font leur travail honn\u00eatement, dans des conditions difficiles, et que des associations reconnues et financ\u00e9es par l&rsquo;Etat g\u00e8rent massivement ce type de structures.<\/p>\n<p>Tous travaillent sur le fil du rasoir. Coinc\u00e9s entre l&rsquo;injonction \u00e0 secourir et l&rsquo;interdiction de loger \u00ab\u00a0clandestins\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0surnum\u00e9raires\u00a0\u00bb, entre le respect des normes de s\u00e9curit\u00e9 et les blocages de tous ordres, ils pratiquent volens nolens la politique de la \u00ab\u00a0patate chaude\u00a0\u00bb : l&rsquo;art de se d\u00e9barrasser des cas \u00ab\u00a0insolubles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Accentuation du traitement social du logement par l&rsquo;Etat et fonctionnement quasi sauvage du march\u00e9, \u00e9mergence de nouveaux bailleurs priv\u00e9s et publics de logements temporaires et d&rsquo;h\u00e9bergement, complexification des missions des collectivit\u00e9s locales et accroissement de leurs responsabilit\u00e9s, mobilisation publique r\u00e9duite aux associations de droit au logement, tels sont les principaux \u00e9l\u00e9ments du changement.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des drames irr\u00e9parables, l&rsquo;impuissance durable des politiques constitue un dangereux abc\u00e8s de fixation dont les cons\u00e9quences d\u00e9passent de loin les quelques milliers de familles qui errent de taudis en taudis. Dans son 8e rapport (2004), le Haut Comit\u00e9 pour le logement des personnes d\u00e9favoris\u00e9es d\u00e9nonce une crise aux caract\u00e9ristiques nouvelles : \u00ab\u00a0La crise du logement est aussi une crise de l&rsquo;Etat de droit.\u00a0\u00bb L&rsquo;enjeu est aussi simple et vaste que cela.<\/p>\n<p>L&rsquo;impossible relogement des familles, vivant \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel ou dans des logements de fortune, remet en cause l&rsquo;ensemble des pratiques actuelles. La solution passe par la construction massive de logements abordables et la mise en oeuvre fermement dirig\u00e9e de la solidarit\u00e9 nationale. Reste \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les innovations n\u00e9cessaires en mati\u00e8re de partenariats public-priv\u00e9, de conception architecturale, de modes de financement. Sans oublier d&rsquo;\u00e9couter les habitants  meilleurs experts de leur propre existence. Questions hautement politiques. Faute d&rsquo;y trouver des r\u00e9ponses, de nouveaux drames seront \u00e0 d\u00e9plorer.<\/p>\n<p><a href=\"?page_id=12\">Claire L\u00e9vy-Vroelant<\/a> est professeur de sociologie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris-VIII &#8211; Saint-Denis, chercheuse au Centre de recherche sur l&rsquo;habitat du CNRS.<\/p>\n<p>Article paru dans l&rsquo;\u00e9dition du 14.09.05<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/web\/article\/0,1-0,36-688520,0.html\">Logement social : une crise de l&rsquo;Etat de droit<\/a>, par C. L\u00e9vy-Vroelant, professeure de sociologie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris VIII, dans <em>Le Monde<\/em> (14 septembre 2005)<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-74","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualites","category-1","description-off"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/74","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=74"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/74\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=74"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=74"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=74"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}