{"id":474,"date":"2008-04-14T18:56:02","date_gmt":"2008-04-14T16:56:02","guid":{"rendered":"?p=474"},"modified":"2008-04-14T19:02:47","modified_gmt":"2008-04-14T17:02:47","slug":"les-nuits-de-la-main-courante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/?p=474","title":{"rendered":"Les nuits de la main courante"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/nuitsdelamaincourante-couv.jpg\" alt=\"Les nuits de la main courante\" title=\"nuitsdelamaincourante-couv\" width=\"250\" height=\"349\" class=\"alignright size-full wp-image-489\" border=\"1\" srcset=\"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/04\/nuitsdelamaincourante-couv.jpg 250w, https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/wp-content\/uploads\/2008\/04\/nuitsdelamaincourante-couv-214x300.jpg 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/>Les \u00e9ditions <a href=\"http:\/\/www.editions-stock.fr\/livre\/stock-287736-Les-nuits-de-la-main-courante-hachette.html\">Stock<\/a> publient ce mois-ci <i>Les nuits de la main courante<\/i> de Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9, professeur de sociologie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris 8.<\/p>\n<p><a href=\"?page_id=14\">Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9<\/a> est notamment l&rsquo;auteur de <em>Travailler au noir<\/em> (Paris, M\u00e9taili\u00e9, 1989), <em>L&rsquo;Instance de la plainte. Une histoire politique et juridique de la souffrance<\/em> (Paris, Descartes et Cie, 1996), <em>L&rsquo;ogre du jugement. Les mots de la jurisprudence<\/em> (Paris, Stock, 2001). Plusieurs articles sont disponibles en texte int\u00e9gral sur <a href=\"?page_id=14\">sa page sur le site du d\u00e9partement de sociologie<\/a>.<\/p>\n<p><a href='wp-content\/uploads\/2008\/04\/lae-nuits-main-courante.pdf' title='Couverture Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9 - Les nuits de la main courante'>Couverture et quatri\u00e8me de couverture des <i>Nuits de la main courante<\/i> [PDF]<\/a><\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9 a accept\u00e9 ici de publier quelques pages de l&rsquo;introduction :<\/p>\n<p><b><i>\u00c9crire en un mot<\/i><\/b><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante3.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante3\" width=\"150\" height=\"80\" class=\"alignleft size-full wp-image-488\" \/>Comment lire une main courante\u00a0? La question est difficile et l\u2019issue incertaine. \u00c0 la premi\u00e8re lecture, l\u2019impression d\u2019\u00e9clat est telle, qu\u2019elle nous bouscule imm\u00e9diatement. On n\u2019y voit goutte. Les faits et gestes not\u00e9s l\u00e0 sont si brusques qu\u2019on se demande s\u2019ils sont vrais. Pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re si fragmentaire, des cas, des \u00e9v\u00e9nements, des sc\u00e8nes surgissent \u00e0 l\u2019improviste, dans une discontinuit\u00e9 inou\u00efe. \u00c9crits \u00e0 la vol\u00e9e, dans une langue usuelle, ces brefs moments de vie apparaissent en toute s\u00e9cheresse, et quand bien m\u00eame le sens frappe \u00e0 la porte, c\u2019est par le reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 f\u00e9roce qu\u2019ils nous parviennent.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante4.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante4\" width=\"300\" height=\"148\" class=\"alignright size-full wp-image-487\" \/>Puzzles de paroles, intervalles de temps, sauts et ruptures\u00a0: cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 peut d\u00e9courager la lecture. Or, il faut prendre patience, lire les mains courantes pour ce qu\u2019elles sont, des textes bris\u00e9s, hach\u00e9s menus et \u00e0 la va-vite, parce qu\u2019ils n\u2019ont pas grande importance. Il faut accepter leur aspect lacunaire, s\u2019\u00e9carter du mod\u00e8le juridique, car ce ne sont ni des plaintes judiciaires, ni des signalements officiels. Ils surgissent d\u2019une zone de frottement entre des regards professionnels et des personnages dont on d\u00e9taille les intentions, les gestes et les mani\u00e8res. Ce sont aussi des <i>\u00e9crits d\u2019accomplissement<\/i>, ils mettent en lumi\u00e8re des situations qu\u2019on ne cesse de \u00ab\u00a0se refiler\u00a0\u00bb \u00e0 trois ou quatre professionnels\u00a0: \u00ab\u00a0Faites passer.\u00a0\u00bb \u00c0 la fin de chaque mois ils seront class\u00e9s, souvent d\u00e9truits. Hors du temps de l\u2019action, ils perdent toute consistance, hors du lieu de l\u2019agir, ils sont hors d\u2019usage.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante5.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante5\" width=\"150\" height=\"113\" class=\"alignright size-full wp-image-486\" \/>Ces \u00e9crits ne trouvent aucun aboutissement, si ce n\u2019est la fin du service de nuit pour le lendemain, la fin d\u2019une visite \u00e0 domicile, la fin d\u2019un accouchement, la fin d\u2019une tourn\u00e9e. Une fois l\u2019action achev\u00e9e, ils sont sans cons\u00e9quence, sans r\u00e9sultat, sans suite, dans le sens judiciaire du terme. L\u2019affaire est abandonn\u00e9e. Il n\u2019y a d\u2019ailleurs pas d\u2019affaire. Un simple \u00e9v\u00e9nement s\u2019est produit. Il n\u2019y a pas lieu de poursuivre plus avant. Ce sont des <i>\u00e9critures du \u00ab\u00a0non-lieu\u00a0\u00bb<\/i>, si ce n\u2019est certaines d\u2019entre elles qui seront reprises pour alimenter quelques rapports officiels, comme la visite \u00e0 domicile. C\u2019est la raison pour laquelle les manuels de m\u00e9thodologie sont fort peu diserts sur ce bas de l\u2019\u00e9chelle des indices. Nul besoin de s\u2019y arr\u00eater, ce ne sont que des documents d\u00e9grad\u00e9s, les prescriptions des m\u00e9tiers suffisent \u00e0 se faire une id\u00e9e de l\u2019activit\u00e9 professionnelle. Du point de vue des institutions de m\u00eame nature, il n\u2019y a rien \u00e0 voir dans ces cahiers que banalit\u00e9 sans int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p>Si l\u2019on d\u00e9passe la d\u00e9finition r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la police \u2013 cette id\u00e9e de notation de d\u00e9claration, \u00e0 la demande de plaignants, servant de pr\u00e9misse \u00e0 d\u2019\u00e9ventuelles suites \u2013, la main courante rassemble une multitude d\u2019\u00e9critures de m\u00e9tiers. C\u2019est bien l\u2019exercice d\u2019\u00e9criture, \u00e0 plusieurs professionnels, qui retiendra ici notre attention, comme chez ces \u00ab\u00a0employ\u00e9s aux \u00e9critures\u00a0\u00bb du d\u00e9but du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui servaient de \u00ab\u00a0petites mains\u00a0\u00bb \u00e0 des t\u00e2ches plus nobles, comme celles du banquier ou du juge de paix, de l\u2019huissier ou du contr\u00f4leur de l\u2019imp\u00f4t. La main est le symbole de l\u2019autorit\u00e9, mais la main courante, elle, \u00e9voque le subalterne, le clerc qui, d\u2019aplomb devant \u00ab\u00a0l\u2019homme debout\u00a0\u00bb (meuble, pupitre), note, recopie, r\u00e9\u00e9crit, pour fonder des actes officiels. Il fait des \u00ab\u00a0actes\u00a0\u00bb, son \u00e9criture est loi. Or, il est des \u00e9critures qui ne font pas loi. Elles d\u00e9roulent des singularit\u00e9s, oscillent entre suspens et d\u00e9cision non advenue. \u00c0 la suite de travaux stimulants qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, nous ouvrirons ce sous-sol des \u00e9crits h\u00e9sitants et d\u00e9sordonn\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c9criture modeste<\/p>\n<p>Que surviennent un d\u00e9faut dans la main courante, une erreur ou un oubli, ils n\u2019entra\u00eeneront ni r\u00e9probation morale ni poursuite administrative. Parce qu\u2019elle rel\u00e8ve de cet espace prot\u00e9g\u00e9 de l\u2019entre-nous professionnel, on peut y laisser flotter la mesure et les indices fragiles. Parce que les mots se d\u00e9battent, ce n\u2019est pas une \u00e9valuation. Parce que la fi\u00e8vre monte, l\u2019\u00e9crit se d\u00e9m\u00e8ne comme il peut, sans chercher une fin imm\u00e9diate. (\u2026)<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante2.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante2\" width=\"150\" height=\"113\" class=\"alignright size-full wp-image-485\" \/>C\u2019est dire combien l\u2019acte d\u2019\u00e9criture est modeste, d\u2019aspect anodin, une activit\u00e9 assez ennuyeuse, r\u00e9barbative, un petit sacrifice auquel on ne peut \u00e9chapper\u00a0: noter la \u00e9ni\u00e8me piq\u00fbre administr\u00e9e, l\u2019\u00e9ternel contr\u00f4le, la derni\u00e8re consigne pour le coll\u00e8gue du soir\u2026 Le cahier de liaison, le journalier sont comme des trac\u00e9s de surface pour ceux qui y mettent la main. \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas le principal\u00a0!\u00a0\u00bb, s\u2019exclament en c\u0153ur les auteurs. Il y a des choses plus int\u00e9ressantes \u00e0 faire. Cet humble moment d\u2019\u00e9criture, qu\u2019il soit du matin ou du soir, est une corv\u00e9e \u00e0 laquelle ils c\u00e8dent parce qu\u2019il faut bien consigner, travailler en \u00e9quipe, rendre un peu des comptes, \u00e9noncer de temps \u00e0 autre quelques probl\u00e8mes. L\u2019exercice est bien une obligation qui prend quelques minutes avant de quitter son poste ou le chevet d\u2019une personne.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante1.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante1\" width=\"150\" height=\"113\" class=\"alignleft size-full wp-image-484\" \/>L\u2019anodin tient aussi aux objets quelconques d\u00e9crits, la poubelle qui br\u00fble ou la serpilli\u00e8re, le linge des langes ou le sac \u00e0 v\u00eatements, la bo\u00eete de cassoulet ou la bouteille de Ricard interdite d\u2019entr\u00e9e dans l\u2019entreprise, une bande de contention ou un thermom\u00e8tre\u2026 Extr\u00eamement descriptives, les notations vont de bobos en m\u00e9dicaments, de l\u2019allure des personnes \u00e0 leurs paroles, d\u2019un lit \u00e0 une chaise roulante, de l\u2019usure du corps ou de celle du matelas. De lit en lit, des sentiments affleurent. Tout cela se m\u00eale all\u00e8grement \u00e0 des listes, des d\u00e9comptes, des heures, des adresses, des noms, des ras (rien \u00e0 signaler) \u00e0 n\u2019en plus finir. Puisque leur destin est de ne pas \u00eatre lus par des curieux, ce sont des brouillons \u00ab\u00a0entre nous\u00a0\u00bb, indig\u00e8nes.<\/p>\n<p>Nous voil\u00e0 pr\u00e9venus, nous ne devions pas lire ces lignes, elles ne nous \u00e9taient pas adress\u00e9es. Elles sont une sorte de <i>journal mitoyen<\/i> d\u2019un collectif professionnel, sans droit de regard, et une fen\u00eatre ouverte sur une r\u00e9alit\u00e9 parfois brutale. Alors pourquoi d\u00e9cider de les lire\u00a0? Parce que ces \u00e9critures se logent dans le r\u00e9gime tacite des gestes prodigu\u00e9s \u00e0 autrui, dans une relation de service li\u00e9e aux personnes. Elles r\u00e9v\u00e8lent qu\u2019une relation d\u2019aide implique des incidents, des d\u00e9bordements sur un lieu fronti\u00e8re fait d\u2019affrontements sourds. Comment se m\u00e8ne une action dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019autrui\u00a0? Comment s\u2019approcher et se tenir \u00e0 distance\u00a0? L\u2019\u00e9criture serait-elle un garde-fou\u00a0? Aurait-elle un r\u00f4le d\u2019amorce, celui de rev\u00eatir le v\u00eatement professionnel afin d\u2019approcher, de toucher ou d\u2019\u00e9loigner les corps\u00a0? Est-elle faite pour vaincre les r\u00e9sistances qui ne manquent gu\u00e8re de se manifester\u00a0? Est-ce un point de passage oblig\u00e9 pour passer du d\u00e9sordre \u00e0 l\u2019ordre\u00a0?<\/p>\n<p>(\u2026)<\/p>\n<p><b><\/b><\/p>\n<p>Un dispositif de contr\u00f4le r\u00e9ciproque<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"wp-content\/uploads\/2008\/04\/maincourante6.jpg\" alt=\"\" title=\"maincourante6\" width=\"200\" height=\"150\" class=\"alignright size-full wp-image-483\" \/>On ne tarde pas en feuilletant le cahier \u00e0 constater sa force. L\u2019imp\u00e9ratif de s\u00e9curit\u00e9 et de surveillance y pr\u00e9side. La prudence veut que l\u2019on consigne les actes effectu\u00e9s, non seulement pour avoir une m\u00e9moire de ce qui s\u2019est fait hier, mais aussi pour contr\u00f4ler la bonne r\u00e9alisation du travail et, mieux encore, pour en coordonner l\u2019action. Ne pas prendre de risque inutile, adapter sa r\u00e9action \u00e0 l\u2019inattendu, faire montre de jugement, signaler le danger \u00e0 bon escient, dans de nombreuses situations, la s\u00e9curit\u00e9 pr\u00e9sente une v\u00e9ritable polys\u00e9mie. Car l\u2019\u00e9criture peut \u00eatre l\u2019antidote \u00e0 la violence et \u00e0 la faute grossi\u00e8re. Que la prescription d\u2019une dose de m\u00e9dicament soit mal retransmise, qu\u2019une d\u00e9cision soit contredite le lendemain, qu\u2019une r\u00e8gle pratique soit contrari\u00e9e, et le d\u00e9sordre s\u2019installe dans le service. L\u2019\u00e9criture est synonyme de continuit\u00e9\u00a0: encha\u00eenement, prolongement ou reprise de l\u2019action du service. Veille et permanence supposent pers\u00e9v\u00e9rance. Parce qu\u2019il faut rendre compte par \u00e9crit, l\u2019exasp\u00e9ration \u2013 qui sourd parfois \u2013 est contenue par ce cadre contraignant, la puissance compens\u00e9e par les limites de la retransmission \u00e0 un coll\u00e8gue. C\u2019est pourquoi la main courante agit au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame. Elle r\u00e9troagit sur les absents. Elle bride la rude \u00e9nergie et d\u00e9samorce la provocation et la col\u00e8re. Suivant le m\u00e9tier exerc\u00e9, elle sert \u00e0 la bonne entente ou inspire la n\u00e9cessit\u00e9 de la paix. Disons-le, les espaces institutionnels sont couleur de conflits. Que des chocs surgissent, et la main courante se l\u00e8ve pour les aplanir. Elle t\u00e9moigne n\u00e9anmoins de la forte incertitude qui p\u00e8se sur l\u2019action en situation d\u2019aide.<\/p>\n<p>Bien des agents \u00e9prouvent un profond sentiment d\u2019\u00e9miettement et d\u2019isolement dans leurs activit\u00e9s au jour le jour. Dans le travail en institution d\u2019h\u00e9bergement o\u00f9 le labeur nocturne s\u2019impose, que ce soit \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ou en centre d\u2019accueil, chez les gardiens hlm ou en foyer, dans le travail policier ou \u00e0 travers la charge de celui de superviseur de service, il est courant que des professionnels ne se rencontrent pas d\u2019un mois \u00e0 l\u2019autre. Tout au plus se croisent-ils dix minutes. D\u00e8s lors, comment r\u00e9duire cette distance et ce sentiment de solitude\u00a0? Et comment \u00e9changer\u00a0? Les traces consign\u00e9es dans le cahier avec la r\u00e9union de service formeront ce dispositif de r\u00e9ciprocit\u00e9. Pour produire un sentiment d\u2019\u00e9quipe, une assurance pragmatique se r\u00e9alise au fil des lignes lues par tous. Pour att\u00e9nuer les luttes larv\u00e9es et les rivalit\u00e9s, ce dispositif r\u00e9sorbe les tentations de brutalit\u00e9 et d\u2019intol\u00e9rance. Les \u00e9v\u00e9nements dispers\u00e9s, repris dans la main courante, permettent une information synth\u00e9tis\u00e9e, rafistol\u00e9e. En quelques minutes, les fils de la journ\u00e9e ou de la semaine seront tir\u00e9s pour l\u2019essentiel en un bilan rapide semblant faire coh\u00e9sion. Malgr\u00e9 la bri\u00e8vet\u00e9 des instants not\u00e9s, leur insignifiance parfois, le cahier engage une sorte de permanence. C\u2019est un r\u00e9servoir de gestes et d\u2019exp\u00e9riences qui requiert une \u00e9criture courante, rapide, automatique, de pr\u00e9cision et d\u2019humeur parfois. Parce que les mains courantes s\u2019enregistrent de fa\u00e7on presque machinale, bien des gestes y sont dits sans justification. Or, notre lecture va consister \u00e0 lever cet \u00ab\u00a0allant de soi\u00a0\u00bb, \u00e0 lire le code sous l\u2019habitude\u00a0; bref, \u00e0 interroger le sens d\u2019une poign\u00e9e de m\u00e9tiers au quotidien.<\/p>\n<p>Les six extraits de mains courantes \u00e9tudi\u00e9s ici concernent des relations de services d\u2019aide aux personnes. Qu\u2019est-ce qu\u2019une relation de service d\u2019aide\u00a0? C\u2019est un exercice dans lequel s\u2019impose la co-pr\u00e9sence d\u2019autrui, une attention \u00e0 la personne en qualit\u00e9 de b\u00e9n\u00e9ficiaire d\u2019un traitement qui touche souvent \u00e0 son corps (\u00e0 ses droits, son intimit\u00e9, son expression, sa d\u00e9tresse, son for int\u00e9rieur) ou qui a sur elle des cons\u00e9quences. La relation de travail d\u2019aide tient compte d\u2019une pr\u00e9sence qui est codifi\u00e9e, le locataire ou le b\u00e9n\u00e9ficiaire d\u2019une prestation, l\u2019handicap\u00e9, la femme enceinte, ou l\u2019homme sans logement qui vient avec son probl\u00e8me et qui est enjoint de le d\u00e9cliner. C\u2019est dire la pr\u00e9sence des personnages de Erving Goffman\u00a0: le pensionnaire, le d\u00e9tenu, l\u2019hospitalis\u00e9, le r\u00e9sident, l\u2019intern\u00e9, pour lesquels l\u2019auteur b\u00e2tit la notion de relation de service, avec des professionnels qui s\u2019approprient les lieux (les couloirs, les chambres, les escaliers) et des r\u00e9sidents qui agissent sur les relations (adaptations secondaires, mise \u00e0 distance, manipulation des impressions). Ils se rassemblent sous la figure de l\u2019intrus qui d\u00e9range sans cesse le service.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019une personne fait l\u2019objet d\u2019une attention professionnelle, les interactions forment vite un d\u00e9sordre. La co-pr\u00e9sence de l\u2019intrus fait d\u00e9river l\u2019action. Sans doute est-ce cela qui d\u00e9finit une relation d\u2019aide. \u00ab\u00a0C\u2019est le bazar\u00a0\u00bb, entend-on. Car les sujets \u00e9cornent sans cesse les objectifs affich\u00e9s, changent l\u2019ordre, d\u00e9font les r\u00e8gles, d\u00e9s\u00e9quilibrent le temps et les lieux. Si l\u2019on traverse le miroir de l\u2019\u00e9crit, des existences surgissent pour arriver jusqu\u2019\u00e0 nous. Du bout d\u2019un couloir, une silhouette se dessine, on la voit venir et s\u2019approcher, alors m\u00eame que l\u2019\u00e9criture veut la ma\u00eetriser. Paradoxalement, les efforts d\u2019\u00e9loignement nous la rapprochent. On sent la vie, l\u2019inqui\u00e9tude, le singulier, la peur, l\u2019intime. Une br\u00e8che s\u2019ouvre. On voit quelques mouvements des hommes et des femmes, un d\u00e9placement, une prise de parole, un engagement\u00a0; parfois quelqu\u2019un se d\u00e9file, une r\u00e9sistance se forme sous des repr\u00e9sailles.<\/p>\n<p><b>Pour en savoir plus<\/b>: <a href=\"?page_id=14\">Page \u00ab\u00a0Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9\u00a0\u00bb<\/a> sur le site internet du d\u00e9partement de sociologie de l&rsquo;universit\u00e9 Paris 8, <a href=\"http:\/\/www.editions-stock.fr\/livre\/stock-287736-Les-nuits-de-la-main-courante-hachette.html\">pr\u00e9sentation du livre <i>Les Nuits de la main courante<\/i> sur le site des \u00e9ditions Stock.<\/p>\n<p><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.univ-paris8.fr\/sociologie\/wp-content\/uploads\/2008\/04\/nuitsdelamaincourante-couv-150x150.jpg\" alt=\"Les nuits de la main courante\" title=\"nuitsdelamaincourante-couv\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"alignright size-thumbnail wp-image-489\" border=\"1\" \/>Les \u00e9ditions <a href=\"http:\/\/www.editions-stock.fr\/livre\/stock-287736-Les-nuits-de-la-main-courante-hachette.html\">Stock<\/a> publient ce mois-ci <i>Les nuits de la main courante<\/i> de Jean-Fran\u00e7ois La\u00e9, professeur de sociologie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Paris 8.<\/p>\n<p>Il a accept\u00e9 de publier ici quelques pages de l&rsquo;introduction :<\/p>\n<p><b><i>\u00c9crire en un mot<\/i><\/b><br \/>\nComment lire une main courante ? La question est difficile et l\u2019issue incertaine. \u00c0 la premi\u00e8re lecture, l\u2019impression d\u2019\u00e9clat est telle, qu\u2019elle nous bouscule imm\u00e9diatement. On n\u2019y voit goutte. Les faits et gestes not\u00e9s l\u00e0 sont si brusques qu\u2019on se demande s\u2019ils sont vrais. Pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re si fragmentaire, des cas, des \u00e9v\u00e9nements, des sc\u00e8nes surgissent \u00e0 l\u2019improviste, dans une discontinuit\u00e9 inou\u00efe. \u00c9crits \u00e0 la vol\u00e9e, dans une langue usuelle, ces brefs moments de vie apparaissent en toute s\u00e9cheresse, et quand bien m\u00eame le sens frappe \u00e0 la porte, c\u2019est par le reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 f\u00e9roce qu\u2019ils nous parviennent.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-474","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actu-profs","category-2","description-off"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/474","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=474"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/474\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=474"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=474"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=474"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}