{"id":3181,"date":"2010-11-02T15:29:56","date_gmt":"2010-11-02T13:29:56","guid":{"rendered":"?p=3181"},"modified":"2010-11-11T12:12:56","modified_gmt":"2010-11-11T10:12:56","slug":"la-reforme-des-retraites-un-recul-pour-les-femmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/?p=3181","title":{"rendered":"La r\u00c3\u00a9forme des retraites : un recul pour les femmes"},"content":{"rendered":"<p>La r\u00e9forme des retraites : un recul pour les femmes<br \/>\nColine Cardi, MCF, Paris 8.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas en tant que sp\u00e9cialiste des retraites que j\u2019interviendrai ici : si j\u2019ai pu travailler dans le cadre de mes recherches sur les rapports sociaux de sexe et sur la dimension genr\u00e9e de l\u2019Etat social, la question des retraites n\u2019est pas au c\u0153ur de mes travaux. Ce texte est donc le r\u00e9sultat d\u2019une synth\u00e8se de la lecture de diff\u00e9rents articles scientifiques et militants que je me permets de reprendre \u00e0 mon compte en tant qu\u2019ils offrent une entr\u00e9e par le genre, et en particulier par la situation des femmes, dans le d\u00e9bat actuel sur la r\u00e9forme des retraites.<br \/>\nA ce propos, il convient avant tout de souligner combien le sort fait aux femmes retrait\u00e9es, et plus g\u00e9n\u00e9ralement la dimension sexu\u00e9e et genr\u00e9e du syst\u00e8me fran\u00e7ais des retraites, reste un impens\u00e9, tant des travaux scientifiques que des d\u00e9bats publics. Certes, on a vu para\u00eetre ces derniers mois quelques articles mais, jusque l\u00e0, le sujet a \u00e9t\u00e9 largement ignor\u00e9. \u00ab On a constat\u00e9 qu\u2019il n\u2019existe pas de r\u00e9el d\u00e9bat public en France sur les droits propres des femmes en mati\u00e8re de retraites et que peu d\u2019\u00e9tudes et de recherches abordent cette question \u00bb (Kerschen, 2002). Pour exemple, le premier rapport du Conseil d\u2019orientation des retraites (COR) de 2001, qui avait pour objectif de mettre \u00e0 jour un certain nombre de sujets \u00ab qui lui paraissent essentiels pour poser le socle des r\u00e9formes \u00e0 venir \u00bb, ignore la question des femmes, constatent Carole Bonnet et Christel Colin (2003).<br \/>\nLa question est pourtant fondamentale, tant d\u2019un point de vue politique qu\u2019\u00e9conomique, au moins \u00e0 deux \u00e9gards. D\u2019une part parce que les femmes sont entr\u00e9es massivement sur le march\u00e9 du travail salari\u00e9 : \u00e0 l\u2019heure actuelle, un actif sur deux (47%) est une femme, si bien qu\u2019on ne peut parler des travailleurs sans \u00e9voquer le sort des travailleuses. D\u2019autre part, parce que notre syst\u00e8me de protection sociale a \u00e9t\u00e9 historiquement construit sur le mod\u00e8le de \u00ab Monsieur Gagne-pain \u00bb : il repose sur une conception familialiste et andro-centr\u00e9, qui tend \u00e0 reproduire une conception traditionnelle des r\u00f4les de sexe (Gautier, Heinen, 1993,  Jenson, 1997, Revillard, 2007). Ce mod\u00e8le est particuli\u00e8rement perceptible en ce qui concerne nos retraites, le r\u00e9gime fran\u00e7ais ayant \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un homme pourvoyeur, b\u00e9n\u00e9ficiant au moment de la retraite de droits directs, et une femme au foyer, b\u00e9n\u00e9ficiaire \u00e0 la retraite de droits \u00ab indirects \u00bb, droits ouverts par le statut d\u2019 \u00ab \u00e9pouse de \u00bb (Lanquetin, 2003, Brocas, 2004). Or, le contexte \u00e9conomique n\u2019est plus celui du lendemain de la seconde guerre mondiale : le plein emploi n\u2019est plus de mise et les femmes sont entr\u00e9es massivement sur le march\u00e9 du travail. Pour autant, la r\u00e9forme qui vient d\u2019\u00eatre vot\u00e9e permet-elle une plus grande \u00e9galit\u00e9 entre les hommes et les femmes en mati\u00e8re de retraites ? Nous verrons que cette r\u00e9forme constitue au contraire un recul : non seulement elle ne traite pas la question des in\u00e9galit\u00e9s hommes-femmes, mais elle contribue m\u00eame \u00e0 les renforcer, comme elle renforce les in\u00e9galit\u00e9s entre femmes, selon leur appartenance de classe. <\/p>\n<p><strong>1. La retraite : une situation marqu\u00e9e par de fortes in\u00e9galit\u00e9s entre les sexes<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9forme aggrave une situation d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s fortement in\u00e9galitaire. M\u00eame si les \u00e9carts se r\u00e9duisent en partie, les in\u00e9galit\u00e9s hommes-femmes en mati\u00e8re de retraites demeurent tr\u00e8s importantes, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme souvent le gouvernement. Ces in\u00e9galit\u00e9s se lisent au travers de trois constats statistiques qu\u2019ils convient de rappeler. Ici distingu\u00e9s, ils sont en fait \u00e9troitement li\u00e9s.<br \/>\nTout d\u2019abord des femmes per\u00e7oivent des retraites de beaucoup inf\u00e9rieures \u00e0 celles per\u00e7ues par les hommes. En 2004, les pensions dites \u00ab de droit direct \u00bb, (c&rsquo;est-\u00e0-dire celles acquises en contrepartie d\u2019une activit\u00e9 professionnelle tout au long de la vie), n\u2019atteint que 45% de celle des hommes, soit une retraite de 55% inf\u00e9rieure \u00e0 celle des hommes. M\u00eame en ajoutant les \u00ab droits d\u00e9riv\u00e9s \u00bb (pensions de r\u00e9version qui correspondent aux dispositifs conjugaux et familiaux dont elles peuvent b\u00e9n\u00e9ficier), on constate, certes, une r\u00e9duction des \u00e9carts, mais cette r\u00e9duction est tr\u00e8s faible puisque la retraite des femmes reste inf\u00e9rieure de 48% \u00e0 celle des hommes. Concr\u00e8tement, aujourd\u2019hui, alors qu\u2019en moyenne les hommes per\u00e7oivent une retraite de 1455 euros par mois, les femmes, elles, per\u00e7oivent en moyenne 822 euros mensuels. Ainsi, contrairement \u00e0 ce que peut avancer le gouvernement, les dispositifs de solidarit\u00e9 dont peuvent b\u00e9n\u00e9ficier les femmes, notamment ceux qui compensent l\u2019impact des enfants, ne suffisent pas, et de loin, \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s hommes-femmes devant la retraite.<br \/>\nDeuxi\u00e8mement, et parce que les femmes touchent des pensions bien plus faibles que les hommes, ce sont aussi elles qui sont le plus touch\u00e9es par la pr\u00e9carit\u00e9 au moment de la retraite : 4 femmes retrait\u00e9es sur 10 per\u00e7oivent moins de 600 euros par mois, contre un homme retrait\u00e9 sur 10. La Commission europ\u00e9enne attirait elle-m\u00eame l\u2019attention sur un risque de pauvret\u00e9 plus important pour les femmes, ce qui se v\u00e9rifie tout au long de la vie, en particulier au moment de la retraite. Ajoutons \u00e0 cela la situation assez dramatique de toutes celles, femmes d\u2019artisans ou de paysans par exemple, qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9es et qui ne touchent donc aucune pension de droit direct, alors qu\u2019elles ont travaill\u00e9 leur vie durant.<br \/>\nEnfin, troisi\u00e8me point, les femmes sont moins nombreuses \u00e0 partir \u00e0 la retraite avec un taux plein. Du fait de carri\u00e8res souvent interrompues, souvent \u00e0 temps partiel, elles ont beaucoup moins de trimestres valid\u00e9s que les hommes, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirmait Eric Woerth lorsqu\u2019il d\u00e9clarait lors de la pr\u00e9sentation du projet de loi en juin dernier qu\u2019\u00ab aujourd\u2019hui les femmes ont autant de trimestres valid\u00e9s que les hommes \u00bb. Les rapports du Conseil d\u2019Orientation des retraites disent des choses tr\u00e8s diff\u00e9rentes : certes, les \u00e9carts entre les dur\u00e9es valid\u00e9es par les hommes et les femmes se r\u00e9duisent, mais pour autant, les femmes parties \u00e0 la retraite en 2004, avaient 20 trimestres de moins que les hommes, soit 5 annuit\u00e9s de moins. Sachant que 5 annuit\u00e9s manquantes entra\u00eenent une d\u00e9cote de 25%. Dans ce contexte, on comprend aussi que les femmes attendent souvent leurs 65 ans pour partir \u00e0 la retraite et b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un taux plein.<br \/>\nEn ce qui concerne l\u2019avenir, le gouvernement se montre tr\u00e8s confiant : l\u2019entr\u00e9e massive des femmes sur le march\u00e9 du travail contribuerait \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s. A en croire Eric Woerth encore, \u00ab les femmes n\u00e9es dans les ann\u00e9es 1960, lorsqu\u2019elles prendront leurs retraites, auront 15 trimestres de plus que les hommes (d\u00e9bat \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e nationale, 9 sept 2010), et le Ministre de s\u2019en r\u00e9f\u00e9rer au rapport du Conseil d\u2019orientation sur les retraites. Or, que peut-on lire dans ce rapport ? D\u2019abord que l\u2019\u00e9cart serait beaucoup moins grand que celui annonc\u00e9 : le rapport parle de 5 trimestres pour celles n\u00e9es en 1980 et qui partiront \u00e0 la retraite fin 2040. Non seulement l\u2019\u00e9cart est plus faible qu\u2019annonc\u00e9, mais on peut aussi se demander ce qu\u2019il adviendra de toutes celles qui partiront \u00e0 la retraite d\u2019ici cette date.<br \/>\nPour \u00eatre plus pr\u00e9cise, les \u00e9tudes montrent qu\u2019avec l\u2019augmentation du taux d\u2019activit\u00e9 des femmes et la r\u00e9duction des diff\u00e9rences de r\u00e9mun\u00e9ration li\u00e9es \u00e0 la hausse des qualifications f\u00e9minines,  il y aura sans doute une r\u00e9duction des \u00e9carts de retraite, sans pour autant qu\u2019on arrive \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 (Bonnet, Colin, 2003). Les projections de l\u2019INSEE, sous l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une poursuite de la hausse du taux d\u2019activit\u00e9 des femmes, tablent que pour les femmes n\u00e9es entre 1965 et 1974, les pensions seraient encore inf\u00e9rieures de 32% \u00e0 celles des hommes. Pour ces m\u00eames g\u00e9n\u00e9rations, seules 33% des femmes liquideraient leurs droits \u00e0 la retraite, soit une proportion identique \u00e0 celle de leurs ain\u00e9es (Bonnet, Buffeteau, Godefroy, 2006).<br \/>\nDe plus, les chiffres cit\u00e9s par le gouvernement restent \u00e0 prendre avec une extr\u00eame prudence, c\u2019est ce que rappelait Nicolas Castel, c\u2019est aussi ce que pr\u00e9cise le dernier rapport du COR : \u00ab Ces estimations doivent n\u00e9anmoins \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es avec prudence, du fait des limites inh\u00e9rentes aux projections \u00bb. Prudence d\u2019autant plus importante que les in\u00e9galit\u00e9s hommes-femmes sur le march\u00e9 de l\u2019emploi demeurent tr\u00e8s importantes (Maruani, 2000, Gadrey, 2001, Marry, Maruani, 2003). Il y a des \u00e9l\u00e9ments structurels \u00e0 cette situation, qui sont autant de facteurs qui risquent de venir contrecarrer cette \u00e9volution pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab positive \u00bb par le gouvernement et auxquels la r\u00e9forme ne rem\u00e9die en rien. Ces in\u00e9galit\u00e9s tiennent \u00e0 la fois \u00e0 la division sexuelle du travail domestique et \u00e9ducatif (encore tr\u00e8s largement d\u00e9volu aux femmes) et aux discriminations dont les femmes sont victimes sur le march\u00e9 du travail. <\/p>\n<p><strong>2.  Le moment de la retraite : un miroir des in\u00e9galit\u00e9s sexu\u00e9es au travail<\/strong><\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s hommes-femmes face \u00e0 la retraite sont en effet le r\u00e9sultat, le miroir grossissant des in\u00e9galit\u00e9s persistantes sur le march\u00e9 du travail (Bereni et al, 2008).<br \/>\nD\u2019une part, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi reste tr\u00e8s in\u00e9galitaire, ce qui n\u2019est pas sans  cons\u00e9quence sur les retraites. Les modalit\u00e9s d\u2019insertion des hommes et des femmes sur le march\u00e9 du travail restent, malgr\u00e9 la f\u00e9minisation du march\u00e9 du travail, tr\u00e8s diff\u00e9renci\u00e9es, les femmes \u00e9tant les plus touch\u00e9es par la pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019emploi. Elles sont d\u2019abord les plus concern\u00e9es par le temps partiel, qui, dans toute l\u2019Union Europ\u00e9enne, a pour caract\u00e9ristique premi\u00e8re et pour constante d\u2019\u00eatre avant tout f\u00e9minin. Ainsi, en 2006, au niveau europ\u00e9en, 31,2% des femmes salari\u00e9es travaillaient \u00e0 temps partiel, contre 7,7% des hommes en emploi. En France, en 1998 par exemple, parmi les 3,9 millions de travailleurs \u00e0 temps partiel, 82% \u00e9taient des femmes. Contrairement \u00e0 une id\u00e9e re\u00e7ue, le temps partiel est rarement le r\u00e9sultat d\u2019un choix pris par les femmes pour des raisons familiales : il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019un temps partiel impos\u00e9 ou choisi \u00ab faute de mieux \u00bb. Notons qu\u2019il concerne d\u2019ailleurs davantage les femmes de moins de 25 ans et celles de plus de 59 ans, celles qui, justement, ne sont pas les plus touch\u00e9es par les charges de famille. A cela s\u2019ajoute que les femmes sont aussi plus nombreuses parmi les stagiaires et les contrats aid\u00e9s, ainsi que parmi les contrats \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e. Surtout, les femmes sont plus touch\u00e9es par le ch\u00f4mage et l\u2019inactivit\u00e9. En France en 2006, le taux de ch\u00f4mage \u00e9tait de 8,1% pour les hommes et de 9,6% pour les femmes. Ces al\u00e9as de carri\u00e8re ne sont \u00e9videmment pas sans impact sur les droits \u00e0 la retraite acquis.<br \/>\nD\u2019autre part, les hommes et femmes n\u2019occupent pas les m\u00eames postes et les m\u00eames conditions de travail. L\u2019indice embl\u00e9matique de ces in\u00e9galit\u00e9s concerne les salaires. En France, le salaire moyen des femmes repr\u00e9sente entre 75% et 85% de celui des hommes et ce chiffre se retrouve dans l\u2019ensemble de l\u2019UE. Si cette in\u00e9galit\u00e9 refl\u00e8te en partie les in\u00e9galit\u00e9s dans l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi (fr\u00e9quence du temps partiel), elle ne suffit pas \u00e0 expliciter ces diff\u00e9rences de salaires : en France, chez les salari\u00e9s \u00e0 temps complet, le salaire mensuel des femmes repr\u00e9sente 79% de celui des hommes. En outre, le march\u00e9 du travail reste nettement segment\u00e9 : hommes et femmes ne sont pas \u00e0 travail \u00e9gal. Ils n\u2019occupent pas les m\u00eames m\u00e9tiers, les m\u00e9tiers f\u00e9minins (les secteurs de l\u2019\u00e9ducation, de la sant\u00e9 et du social, \u00e0 75% f\u00e9minis\u00e9s) \u00e9tant globalement d\u00e9favoris\u00e9s, consid\u00e9r\u00e9s comme peu prestigieux. Et cette s\u00e9gr\u00e9gation horizontale se double d\u2019une s\u00e9gr\u00e9gation verticale : sauf pour la cat\u00e9gorie des ouvriers, les femmes sont de moins en moins nombreuses au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on progresse dans l\u2019\u00e9chelle des m\u00e9tiers. Elles sont ainsi minoritaires dans les m\u00e9tiers et postes les plus valoris\u00e9s socialement et\/ou financi\u00e8rement. Alors qu\u2019on compte, parmi les employ\u00e9s, 76,6% de femmes, seuls 36% des cadres et professions intellectuelles sup\u00e9rieures sont des femmes,  et 16,6% des chefs d\u2019entreprise de 10 salari\u00e9s et plus. Enfin, soumises au \u00ab plafond de verre \u00bb (Marry, 2008), les femmes sont peu nombreuses \u00e0 acc\u00e9der aux postes les plus prestigieux. Pour exemple, dans l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, elles repr\u00e9sentent 38,5% des ma\u00eetres de conf\u00e9rences contre 16% des professeurs.<br \/>\nL\u2019ensemble de ces constats montre que les in\u00e9galit\u00e9s professionnelles se prolongent tout au long de la carri\u00e8re ; la retraite est l\u2019illustration et le miroir grossissant de ces in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>3.  Les effets des r\u00e9formes et les solutions alternatives<\/strong><\/p>\n<p>On comprend que dans ce contexte, la r\u00e9forme, qui ne s\u2019attaque pas aux causes en amont des in\u00e9galit\u00e9s hommes\/femmes devant la retraite, ne r\u00e9duit en rien les \u00e9carts face \u00e0 la retraite. Seule concession faite par le gouvernement : il pr\u00e9voit la prise en compte des indemnit\u00e9s journali\u00e8res du cong\u00e9 maternit\u00e9 dans le calcul de la retraite. On a l\u00e0 une mesure compensatoire juste, mais qui ne concerne en fait que 16 ou 32 semaines sur plus de 2000 semaines d\u2019activit\u00e9 au total. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme le gouvernement, on n\u2019a pas l\u00e0 de quoi r\u00e9duire les \u00e9carts \u00e9normes entre hommes et femmes, et sont remis en cause puisque ces dispositifs ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits par la r\u00e9forme de 2003 et en 2009. On pourrait m\u00eame souligner que ces droits d\u00e9riv\u00e9s posent probl\u00e8me en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e0 la citoyennet\u00e9 : c\u2019est en tant que m\u00e8re ou en tant que \u00ab \u00e9pouse de \u00bb, et non en tant qu\u2019individus automnes que les femmes per\u00e7oivent ces droits d\u00e9riv\u00e9s (sur ce point, voir notamment les d\u00e9bats sur l\u2019Allocation parentale d\u2019\u00e9ducation \u2013 APE \u2013, qui a contribu\u00e9 \u00e0 naturaliser les r\u00f4les de sexe et \u00e0 limit\u00e9 l\u2019acc\u00e8s des femmes \u00e0 l\u2019activit\u00e9 salari\u00e9e).<br \/>\nNon seulement cette r\u00e9forme ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me, mais elle le creuse. \u00ab Dans un syst\u00e8me comme le syst\u00e8me fran\u00e7ais, dans lequel les pensions de retraites sont \u00e9troitement li\u00e9es \u00e0 la carri\u00e8re professionnelle, les r\u00e9formes consistant \u00e0 renforcer ce lien avec le march\u00e9 du travail (refl\u00e9tant la volont\u00e9 de rendre le syst\u00e8me plus \u00ab contributif \u00bb) conduisent en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 d\u00e9savantager les femmes \u00bb (Carole Bonnet et Christel Colin, 2003). C\u2019est ce qu\u2019on voit clairement \u00e0 travers cette r\u00e9forme : en allongeant la dur\u00e9e de cotisation, le rapport du COR souligne explicitement que les d\u00e9calages de la date de d\u00e9part en retraite seraient plus importants chez les femmes que chez les hommes, t\u00e9moignant de la p\u00e9nalisation particuli\u00e8re des femmes en cas de report des bornes d\u2019\u00e2ge.<br \/>\n  On peut alors se demander quelles solutions alternatives envisager. A ce propos, ATTAC et la Fondation Copernic, en se basant sur des analyses scientifiques, font un certain nombre de propositions que je reprends ici (Attac, Fondation Copernic, 2010).<br \/>\nA court terme, ils proposent :<br \/>\n&#8211; Une revalorisation du minimum contributif au niveau du Smic (pas de retraite inf\u00e9rieure au Smic pour une carri\u00e8re compl\u00e8te) ;<br \/>\n&#8211;  Une revalorisation des droits sociaux attribu\u00e9s sur une base individuelle et droits sociaux non familialis\u00e9s avec, notamment, la revalorisation de l\u2019allocation de solidarit\u00e9 aux personnes \u00e2g\u00e9es (ASPA) ;<br \/>\n&#8211;  Une r\u00e9partition plus juste des bonifications pour enfants ;<br \/>\n&#8211; Dans l\u2019objectif d\u2019un retour aux 10 meilleures ann\u00e9es pour le calcul du salaire de r\u00e9f\u00e9rence du r\u00e9gime g\u00e9n\u00e9ral, proratisation du nombre de ces meilleures ann\u00e9es en fonction du nombre total d\u2019ann\u00e9es d\u2019activit\u00e9s. Pour les femmes ayant des courtes carri\u00e8res, la r\u00e8gle des 25 derni\u00c3\u00a8res ann\u00c3\u00a9es a en effet un impact d\u00c3\u00a9sastreux.<br \/>\n&#8211; Prise en compte des indemnit\u00c3\u00a9s journali\u00c3\u00a8res de maternit\u00c3\u00a9 dans le calcul du salaire annuel moyen. Actuellement, les p\u00c3\u00a9riodes de cong\u00c3\u00a9 maternit\u00c3\u00a9 ouvrent droit \u00c3\u00a0 la validation de trimestres, mais n\u00e2??entrent pas dans le calcul de la pension.<br \/>\nA plus long terme, il convient de s\u00e2??attaquer, on l\u00e2??aura compris, aux in\u00c3\u00a9galit\u00c3\u00a9s en amont. Cela suppose de prendre des mesures qui permettent d\u00e2??am\u00c3\u00a9liorer le taux d\u00e2??activit\u00c3\u00a9 (qualifi\u00c3\u00a9e) des femmes et de r\u00c3\u00a9duire le temps partiel impos\u00c3\u00a9 ou \u00c2\u00ab faute de mieux \u00c2\u00bb : d\u00c3\u00a9veloppement de services publics d\u00e2??accueil de la petite enfance et d\u00e2??aide aux personnes \u00c3\u00a2g\u00c3\u00a9es (avec pour corollaire une revalorisation des salaires et une reconnaissance des qualifications n\u00c3\u00a9cessaires pour ces m\u00c3\u00a9tiers traditionnellement f\u00c3\u00a9minins) ; majoration du taux de cotisation des employeurs qui imposent le temps partiel ; abandon de toute mesure du type APE remplac\u00c3\u00a9e par une mesure \u00c3\u00a9galitaire de cong\u00c3\u00a9 parental. En ce qui concerne les salaires, un rattrapage des salaires de femmes s\u00e2??impose, \u00c3\u00a0 la fois \u00c3\u00a0 titre politique mais aussi \u00c3\u00a0 titre \u00c3\u00a9conomique : les in\u00c3\u00a9galit\u00c3\u00a9s qui p\u00c3\u00a9nalisent les salaires des femmes sont autant de manque \u00c3\u00a0 gagner pour les ressources en cotisation. Dans un rapport de 2009, la Commission Europ\u00c3\u00a9enne allait d\u00e2??ailleurs en ce sens, mettant en avant une \u00c3\u00a9tude scientifique qui \u00c2\u00ab montre que l\u00e2??\u00c3\u00a9limination des disparit\u00c3\u00a9s entre les femmes et les hommes dans le domaine de l\u00e2??emploi pourrait entra\u00c3\u00aener une croissance du PIB de l\u00e2??ordre de 15 \u00c3\u00a0 45% selon les pays \u00c2\u00bb.<br \/>\nEnfin, l\u00e2??entr\u00c3\u00a9e par le genre dans le d\u00c3\u00a9bat sur les retraites am\u00c3\u00a8ne \u00c3\u00a0 repenser la question du lien, si fort en France, entre activit\u00c3\u00a9 salari\u00c3\u00a9e et pensions, dans un contexte o\u00c3\u00b9, on le sait, l\u00e2??activit\u00c3\u00a9 et le travail des femmes ne se limite pas \u00c3\u00a0 l\u00e2??emploi qu\u00e2??elles occupent.<\/p>\n<p>Quelques rep\u00c3\u00a8res bibliographiques<br \/>\n\u00c2\u00ab Retraites : une r\u00c3\u00a9forme qui l\u00c3\u00a8se les femmes \u00c2\u00bb, Le Monde, 8 octobre 2010.<br \/>\nATTAC, Fondation Copernic, 2010, Retraites, l\u00e2??heure de v\u00c3\u00a9rit\u00c3\u00a9, Paris, Editions Syllepse. Voir notamment les chapitres 4 et 9.<br \/>\nBereni L. et al, 2008, Introduction aux Gender Studies. Manuel des \u00c3\u00a9tudes sur le genre, Bruxelles, Editions De Boek Universit\u00c3\u00a9.<br \/>\nBillard M., Bousquet B, Buffet M. G., Poursinoff A., \u00c2\u00ab Retraite des femmes : le mensonge comme seul argument \u00c2\u00bb, Le Monde, 17 septembre 2010.<br \/>\nBonnet C., Buffeteau S., Godefroy P., 2006, \u00c2\u00ab Disparit\u00c3\u00a9s de retraite entre hommes et femmes : quelles \u00c3\u00a9volutions au fil des g\u00c3\u00a9n\u00c3\u00a9rations ? \u00c2\u00bb, Economie et statistique, n\u00c2\u00b0 398-399, pp. 131-148.<br \/>\nBonnet C., Colin C., 2003, \u00c2\u00ab Les retraites des femmes : situation actuelle et perspectives \u00c2\u00bb, Travail, genre et soci\u00c3\u00a9t\u00c3\u00a9s, Paris, La D\u00c3\u00a9couverte, 1, n\u00c2\u00b09.<br \/>\nBrocas A. M., 2004, \u00c2\u00ab Les femmes et la retraite en France : un aper\u00c3\u00a7u historique \u00c2\u00bb, Retraite et soci\u00c3\u00a9t\u00c3\u00a9, La d\u00c3\u00a9couverte, 3, n\u00c2\u00b043, pp. 11-33.<br \/>\nConciali Pierre, 2003, \u00c2\u00ab Les retraites : quel avenir pour les femmes ? \u00c2\u00bb, Travail, genre et soci\u00c3\u00a9t\u00c3\u00a9s, Paris, La D\u00c3\u00a9couverte, 1, n\u00c2\u00b09.<br \/>\nGadrey N., 2001, Travail et genre : approches crois\u00c3\u00a9es, Paris, Ed. L&rsquo;Harmattan.<br \/>\nGautier A. Heinen J (dirs.), 1993, Le sexe des politiques sociales, Paris, C\u00c3\u00b4t\u00c3\u00a9 femmes.<br \/>\nKerschen N., 2002, \u00c2\u00ab La s\u00c3\u00a9curit\u00c3\u00a9 financi\u00c3\u00a8re des femmes pendant la vieillesse : politique des retraites et r\u00c3\u00a9forme de l\u00e2??assurance vieillesse en Allemagne et en France \u00c2\u00bb, Retraites et soci\u00c3\u00a9t\u00c3\u00a9, n\u00c2\u00b037, pp. 256-263.<br \/>\nLanquetin M.T., 2003, \u00c2\u00ab Femmes et retraites \u00c2\u00bb, Travail, genre et soci\u00c3\u00a9t\u00c3\u00a9s, 1, n\u00c2\u00b09, pp. 234-239.<br \/>\nMarry C. et Maruani M., 2003, Le travail du genre, Les sciences sociales du travail \u00c3\u00a0 l&rsquo;\u00c3\u00a9preuve des diff\u00c3\u00a9rences de sexe, Paris, La d\u00c3\u00a9couverte-Mage, 2003.<br \/>\nMarry C., 2008, \u00c2\u00ab Le plafond de verre dans le monde acad\u00c3\u00a9mique : l&rsquo;exemple de la biologie \u00c2\u00bb, Id\u00c3\u00a9es, la revue des sciences \u00c3\u00a9conomiques et sociales, CNDP, n\u00c2\u00b0153, Paris, p. 36-47.<br \/>\nMaruani M., 2000, Travail et emploi des femmes, Paris, La D\u00c3\u00a9couverte.<br \/>\n\u00e2??R\u00c3\u00a9forme des retraites : un recul pour les femmes\u00e2??, Mediapart, 18 juin 2010: http:\/\/www.mediapart.fr\/club\/edition\/les-invites-de-mediapart\/article\/180610\/reforme-des-retraites-un-recul-pour-les-femmes.<br \/>\n\u00e2??Retraite des femmes : le mensonge comme seul argument\u00e2??, Le Monde, 17 octobre 2010.<br \/>\nRevillard A., 2007, \u00c2\u00ab La cause des femmes dans l\u00e2??Etat : une comparaison France-Qu\u00c3\u00a9bec (1965-2007) \u00c2\u00bb, th\u00c3\u00a8se de doctorat, Ecole Normale Sup\u00c3\u00a9rieure de Cachan.<br \/>\n Les diff\u00c3\u00a9rents rapports du COR peuvent \u00c3\u00aatre consult\u00c3\u00a9s \u00c3\u00a0 cette adresse :   http:\/\/www.cor-retraites.fr\/index.php<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de Coline Cardi le 25 octobre dernier, lors de la matin\u00c3\u00a9e d&rsquo;information sur la r\u00c3\u00a9forme des retraites.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-3181","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actu-profs","category-2","description-off"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3181","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3181"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3181\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3224,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3181\/revisions\/3224"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3181"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3181"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/sociologie.univ-paris8.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3181"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}